Mort d’un colosse : Bruno Etienne, 1937-2009

Publié le par La pensée de midi

Il y a des hommes qui sont comme des tourbillons.
Des hommes qui, à eux seuls, déterminent un climat. On entend parler d’eux de loin lorsqu’on arrive dans une région, comme si l’atmosphère, du moins l’atmosphère intellectuelle, était chargée par leur influence. C’est de cette façon que j’entendis parler de Bruno Etienne lorsque j’arrivais à 17 ans à Aix-en-Provence, fraîchement inscrit en faculté de droit et en faculté de lettre. J’entendis parler de lui comme l’écho lointain d’un orage. Certains de mes camarades, qu’ils soient inscrits à Sciences Po ou non, suivaient ses cours. Parmi eux, il y avait surtout des admirateurs éblouis, mais il y en avait aussi d’autres plus critiques, et pourtant tous ne pouvaient rater un seul de ses cours magistraux.
La maïeutique pratiquée par Bruno Etienne dans les amphithéâtres était impressionnante. Il se mouvait le long de l’estrade, partait dans des développements éblouissants mêlant anthropologie comparative, phénoménologie, science politique, herméneutique, et soudain, brutalement, arrêtait sa course et prenait à partie l’assistance en général, ou même parfois un étudiant en particulier en le désignant du doigt, l’invectivant, et aussi, il faut le dire, en l’insultant. Mais lorsqu’il insultait, c’était avec une sorte de tendresse difficilement définissable qui s’exprimait enfin par un « ce n’est pas pour toi en particulier que je dis ça, c’est pour le principe ! ».  Cette prise à partie soudaine, qui pouvait tomber à n’importe quel moment, participait à électriser l’atmosphère. D’ailleurs Bruno n’était jamais vulgaire, parce qu’il n’était jamais commun, même s’il pouvait se permettre, comme il le proclamait lui-même, d’être « ordurier ».

La première fois que je me rendis à un de ses cours, en simple curieux comme la plupart d’entre nous, et non encore en étudiant régulièrement inscrit à l’IEP d’Aix-en-Provence, j’étais littéralement tétanisé par sa colossale présence. Impossible de résister à cette voix, à ces mouvements, à cette aventure intellectuelle. Sa seule existence entre les murs gris de l’université, au milieu des conflits scolastiques parfois ridicules, des stratégies de carrière des uns et des autres, redonnait de la noblesse à l’institution elle-même.
Il rendait la recherche en sciences sociales non seulement légitime, intéressante, attrayante mais surtout profondément désirable. Il faisait de la voie universitaire une aventure intellectuelle mais aussi un chemin de transformation spirituelle, une métanoïa, non une simple discipline que l’on pratique professionnellement et qu’on laisse de côté une fois rentré à la maison. La connaissance doit transformer l’homme, non seulement l’homme en général mais l’homme en particulier, chacun d’entre nous ; c’est ainsi qu’il proclamait haut et fort – c’est un euphémisme ! – : « La science politique est une ascèse et une herméneutique ». Cette façon de considérer la science politique elle-même comme une science initiatique lui venait sans doute en partie de son parcours maçonnique ainsi que de son parcours dans la voie du Shito Ryu, lui qui était le disciple du maître Mabuni, successeur de cette lignée du karaté do, dont il ne ratait aucun stage que ce soit en Europe ou au Japon.
       
Protestant, Bruno l’était resté dans le sens même de protestation, dans le sens de la défense de toutes les minorités, et en particulier des minorités religieuses. De l’islam d’abord, et bien entendu des minorités musulmanes en France et en Europe. Il fut un des premiers à montrer que l’islamisme radical n’est pas une fatalité musulmane, mais le produit d’un certain rapport à la modernité. Il fut un des premiers à montrer que les minorités arabo-musulmanes, déclassées pendant des années, reléguées dans des périphéries urbaines, ne sont pas moins « françaises » que les autres, non seulement juridiquement mais culturellement. Mais son intérêt pour les minorités ne s’est pas arrêté là. Il fut le défenseur des langues régionales face à l’hégémonie du « centre françois ».
Il fut aussi très attentif au développement des Nouveaux Mouvements Religieux, manifestation de profondes  transformations sociales et culturelles ; il critiqua fréquemment à cette occasion le manque de discernement et de perspective de la politique de sectarisation à la française, politique qu’il considérait comme discriminatoire.
Vers la fin des années 80 il commença aussi à s’intéresser très sérieusement au bouddhisme, alors même qu’il dirigeait ma thèse sur l’occidentalisation de cette religion. Nous finîmes par écrire ensemble un livre sur cette question. Il était fascinant de mener avec lui l’enquête qui conduisit à l’écriture de cet ouvrage. Il se comportait avec les interviewés comme avec des étudiants, utilisant son habituelle maïeutique mêlant extrême empathie et colères soudaines. Si bien que nous obtenions grâce à cette méthodologie non-ordinaire les informations les plus précieuses, parfois les plus intimes, qu’il aurait fallu des années à extraire avec une méthode plus conventionnelle.
Bruno Etienne était  aussi un Franc-Maçon engagé, non pas engagé politiquement en tant que Franc-Maçon, mais engagé spirituellement, considérant la maçonnerie comme une voie d’accomplissement intérieur et non comme  un club politique. Un Franc-Maçon qui s’est battu au sein même des loges et de son obédience, le Grand Orient de France, contre les « dérives clubistes » ainsi qu’il les désignait avec ironie. Bruno a toujours été un combattant, une sorte d’éternel guerrier intellectuel et moral, engagé frontalement, en première ligne, de tout son corps.

L’annonce de la mort de ce colosse physique et moral m’a paru tout d’abord surréaliste, presque impossible, en tout cas inimaginable. Ceux qui l’ont connu me comprendront. En sa présence, même les objets semblaient prendre vie, alors comment lui, cette puissance, ce tourbillon, pouvait-il s’arrêter ? Difficile de réaliser qu’il ne sera plus là en chair et en os, même si, effectivement, son œuvre continuera à parler pour lui. Il est certain, en tout cas, que je ne serai pas universitaire s’il n’avait pas lui-même été là pour me tendre la main ; il est certain que l’Observatoire du religieux n’existerait pas, que le Master Religion et Société n’existerait pas non plus ! Ce court texte est une manière de lui rendre un dernier hommage, peut-être aussi de lui parler, de l’accompagner, de projeter mes pensées une dernière fois vers lui par delà la mort.   

Raphaël Liogier


Publié dans Billets d'humeur

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