Bruno Etienne,de la « grenade entrouverte » à la grenade dégoupillée !

Publié le par La pensée de midi

Notre ami Bruno Etienne, membre fondateur de la revue La pensée de midi, nous a quitté. Cette perte est irréparable, mais comme le disait si justement René Char, son « héritage n’est précédé d’aucun testament. »… Il est pour nous toujours là, grenade entrouverte qui ne cesse de disperser des éclats de vie et de sens.


Bruno Etienne,

  De la « grenade entrouverte » à la grenade dégoupillée !

 AFP/GERARD JULIEN

Il faut y mordre à pleines dents, laisser le jus perler lentement et avaler chaque grain, pour goûter tout le suc de cette « grenade entrouverte »… C’est ainsi que dès sa parution, en 1999, j’avais écrit quelques mots sur la biographie intellectuelle de Bruno Etienne qui avait choisi ce titre en hommage au grand poète provençal Théodore Aubanel. 

Depuis, j’ai eu l’immense plaisir de mieux connaître Bruno Etienne et de me rendre compte que cette grenade entrouverte était une véritable grenade dégoupillée !


Bruno est un homme de Provence et sa référence à Aubanel n’est pas simplement de circonstance. J’ai eu l’occasion de le découvrir dès nos discussions à Pontevès, chez son frère, à propos de la création de la revue La pensée de midi. Il a en effet été associé à cette revue dès le lancement du premier numéro, « Provence-Méditerranée, les territoires de l’appartenance ». Ce trait d’union entre Provence et Méditerranée, il s’agissait de se donner les moyens de le penser ensemble, de lui donner vie et de lui donner sens.


Homme de Provence, Bruno l’est d’abord par sa langue à l’accent légendaire ! Il a toujours refusé de se laisser agréger au « centre françois » qui au nom du « Bon usage » gomme toutes les aspérités et les sonorités de la langue. Pas d’agrégation au troupeau mais bien au contraire une singularité affirmée et chantante. De l’écho, de la vivacité et parfois de la gouaille mais jamais de morgue, bien au contraire. Il y a dans le soleil de sa langue et dans le grain de sa voix la douceur de sa chère grenade. Lorsqu’il hausse le ton, et il a un vrai penchant pour le faire surtout devant un public, Bruno feint de se laisser emporter. Il n’a jamais oublié que, sur scène, la vie publique est un théâtre où il faut jouer son rôle et tenir son rang. Mais cette faconde est l’envers d’une véritable pudeur, d’une tendresse qui ne peut s’avouer et qui est pourtant là, à chaque instant. Le verbe haut en Provence est un masque qui tient volontiers les autres à distance. Il suffit de regarder Raimu et de l’écouter parler pour s’en rendre compte. Bruno aime cette langue provençale, son phrasé et sa musicalité qu’il ne veut perdre à aucun prix et qui lui donne sa singularité.


La Provence, oui, mais pas le provençalisme ou la pagnolade ! Ce que Bruno cherche à vivre, c’est une façon d’être au monde et avec les autres. Une véritable exigence de partager des valeurs, loin des convenances et des règles factices de la bienséance. La Provence de Bruno Etienne existe dans ses gestes les plus quotidiens, dans son sens de l’hospitalité et dans son amour pour la parole, la belle parole qui nous entraîne parfois plus loin que là où l’on voulait aller, mais tant pis, comment se priver d’un bon mot !


Sa Provence n’est jamais étriquée et encore moins identitaire. Elle s’ouvre sur le monde en général et sur le monde méditerranéen en particulier. Toute sa vie, il n’a pas cessé de faire des allers et des retours entre une rive et l’autre. Comme Jacques Berque, c’est un passeur d’entre les rives, un artisan du lien, du trait d’union, mais jamais dans la complaisance, qui n’est au fond qu’une forme souveraine de mépris. Ce lien, il tente de l’expliciter en profondeur, dans ce qui fait de l’entre deux un plein et non un vide. A rebours de tout orientalisme qui relègue l’Autre dans une différence imaginaire et irréductible, Bruno Etienne ne cesse de dire et d’écrire que « les Arabes sont des occidentaux ». 



Comme il l’écrit dans sa grenade « l’islam n’est pas une religion orientale puisque ses fondements sont bien la Bible et la pensée grecque- que les arabes et les juifs ont connue bien avant la chrétienté latine ». En ces temps de dénégation historique et de montée en puissance du face à face entre l’Europe et l’Islam, la pensée de Bruno Etienne est plus que jamais d’actualité.


Les grains de la grenade, assemblés et séparés, nous disent toute la complexité du monde méditerranéen. Coexistence aussi indispensable qu’explosive, fragmentation et cohésion dans le même temps… Chacun peut aller « pitter » dans la grenade, toute de connaissances multiples, que Bruno Etienne nous a donnée. Mais il faut faire bien attention, plus qu’entrouverte c’est une grenade dégoupillée qu’il nous a mise entre les mains !


Sa grenade est explosive en ce qu’elle appelle et suscite de nombreuses résistances.


Résistance à l’empire de l’argent, à ce que Bruno Etienne appelle le « nouveau Dieu Mamon » qui emporte tout sur son passage et qui gouverne chaque jour un peu plus nos existences. Que faire des autres grandes passions collectives ? Des exigences de la connaissance ou des échos de l’amour ? La hiérarchie des valeurs des sociétés occidentales est devenue absurde et Bruno Etienne ne cesse de nous rappeler à cette transmutation des valeurs dont nous pouvons toujours être maîtres plutôt que les serviteurs d’un capitalisme de plus en plus dévoreur de temps et d’espace…


Résistance à l’empire de la bêtise, notamment télévisée, qui accapare nos imaginaires et nous rend de plus en plus flasques ! C’est par une exigence renouvelée de pensée critique, à commencer dans l’éducation, que Bruno Etienne nous invite à rester debout, aux aguets. Ne pas consentir à l’ordre des choses et au monde tel qu’il est mais « être dans le bond ».

 

Résistance au temps du mépris, cet agent pollueur le plus dévastateur de ces vingt dernières années qui s’insinue partout jusqu’à trouver en nous un possible relais… Ce temps du mépris que nous avons diagnostiqué dans un des récents numéros de La pensée de midi dans lequel Bruno a, une fois encore, contribué. C’est le mépris de l’Autre, à travers notamment le discours civilisateur de la France hier dans ses colonies et aujourd’hui dans les marges de la République, qui conduit Bruno Etienne à tempêter ! La résistance au mépris passe par la langue, par le choix des mots pour ne pas stigmatiser l’Autre et lui donner toute sa place dans la Cité.


Résistance au nom d’une force spirituelle, d’un appel du mystère qui gouverne l’invisible et nous donne dans le visible un possible élan. Comment ne pas penser au superbe portrait d’Abdel Kader que Bruno a écrit dans un livre somme. Abd el Kader le combattant par les armes, et surtout le combattant par les armes de l’esprit. Puissance spirituelle et leçons de vie d’un compagnon qui a inspiré le regard et la sagesse de Bruno. Méditations en actes qui n’est en rien conversion mais convergence au sommet du « Grand Orient »…


Résistance au nom d’un imaginaire vivant, d’une capacité à instituer le monde et à redessiner l’ordre des choses. Bruno retrouve alors le soufisme et l’élan de « l’imagination créatrice » cher à Ibn Arabi. La raison n’est pas la seule source de connaissance, il est une connaissance visionnaire qu’il s’agit d’apprivoiser. Elle nous fait homme qui ne consent pas mais qui désire un autre horizon. L’art de pantailler, comme on le dit en Provence, est une invitation au voyage, un désir d’échappée belle qui nous permet de transfigurer le réel. Ce pantaillage est un éveil de la pensée, un désir d’ailleurs qui conjugue le gai savoir et le goût de la vie qui rythment la pensée de midi dont Bruno est un des piliers et une des figures les plus marquantes.


A travers sa propre résistance, ce que nous donne Bruno Etienne c’est un élan, la volonté d’aller plus loin, de franchir le monde. Sa méthode pour cela est de penser par soi-même, d’aller au-delà de ce qui est convenu pour se mettre à la recherche de l’inconnu. N’est-ce pas cela avant tout la recherche, ne pas savoir ce qui advient mais se mettre en quête de ce qui pourrait advenir ?... Observer, avant de théoriser, se laisser surprendre et goûter l’improbable et l’incertain qu’un terrain peut révéler bien autant que des archives.


En pensant à l’œuvre de Bruno Etienne, je suis tombé récemment sur cette phrase de Marcel Mauss, dans Sociologie et anthropologie, qui s’applique fort bien à sa démarche de chercheur et de professeur : « Quand une science fait des progrès, elle ne les fait jamais dans le sens du concret, et toujours dans le sens de l’inconnu. Or l’inconnu se trouve aux frontières des sciences, là où les professeurs se mangent entre eux ! »


Bruno Etienne, une grenade entrouverte qui, je le disais en commençant, est une grenade dégoupillée ! Mais ce ne sont pas des éclats de mort qu’il fait surgir, ce sont des éclats de vie, de pensée et de sens… Merci à toi Bruno pour cet héritage qui, comme l’écrivait si justement notre allié René Char, « n’est précédé d’aucun testament ».



Thierry Fabre*




*Rédacteur en chef de la revue La pensée de midi

Texte écrit à l’occasion de l’hommage rendu à Bruno Etienne par l’IEP d’Aix en 2008, à paraître en 2009





Nous vous invitons à réécouter l'émission de radio de La pensée de midi, Au rendez-vous de midi, enregistrée en octobre 2007 avec Bruno Etienne :
AU RENDEZ-VOUS DE MIDI
La scène musicale à Istanbul/Nicolas Sarkozy et la Méditerranée.
Emission du 6 octobre 2007




Publié dans Billets d'humeur

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Jean-Luc BESSET 10/03/2009 09:22

« la vie humaine est une défaite. La seule chose qui nous reste face à cette inéluctable défaite qu’on appelle la vie est d’essayer de la comprendre ».
Cette phrase de Kundera m’est revenue en apprenant la mort de mon ancien professeur à l’IEP d’Aix-en-Provence. Ce sentiment de perte continue, c’est celle des être chers mais aussi de ceux – moins proches - qui un jour ou pour quelques saisons ont marqué nos vies d’une empreinte forte et ont pris place, sans qu’ils en aient eu conscience, dans nos souvenirs.
Bruno Etienne était de ceux-là.

Nous sommes quelques uns à nous souvenir de ce premier cours de sciences politiques en 1983, long torrent de mots inconnus et de phrases aussi magiques qu’incompréhensives s’abattant en rafales sur nos 18 ans ébahis. Plus qu’un dépucelage intellectuel, la promesse de lendemains placés sous le signe du Savoir, de la connaissance à la mode des anciens. Le savoir dans ce qu’il avait de plus élitiste c’est à dire le seul vraiment démocratique.

Je le revois, le buste en avant, le bras en l’air soutenant le propos et le cassé de la main, les doigts serrés et droits, désignant je ne sais quel Dieu ou figure sociologique ou religieuse.
Je revois ses yeux clairs virant de la bienveillance à la flamme impitoyable.
J’entends à nouveau son accent provençal chaleureux et si incongru pour enrober de tes telles phases. Mais déjà je crains sa réaction d’outre-tombe contre le jacobinisme de ce que je viens d’écrire.
Je partageais assez peu ses idées et pour tout dire il m’agaçait. Mais ce qui reste est moins le pas que la trace.
Car Bruno Etienne était comme ces alcools fort qui font mal, décapent les boyaux et dérangent l’estomac mais dont on garde souvenir et regrette le goût … vingt-cinq ans après.
Et qui rappelle qu’il est loin le temps des grandes cuites.

Bourdieu, Weber, Aron, Tocqueville, Averroes, Platon et tous les autres semblent appartenir à un autre continent, une autre vie.
La vie dévale, les jours défilent qui éloignent notre jeunesse, les enfants grandissent, le temps Internet et les contraintes matérielles nous oppressent, la crise est là… mais prendre le temps d’écrire quelques mots sur un ancien prof qui ne savait rien de nous, au delà de la dette que l’on honore, c’est un peu de Civilisation que l’on préserve.
S’il devait me rester quelque chose de son enseignement ce serait peut-être cela.