A la rencontre de l’autre…

Publié le par La pensée de midi


 

Les 20 et 21 octobre dernier étaient réunies à Barcelone, à l’Institut européen de la Méditerranée, dix structures partenaires venues de France, d’Italie, d’Allemagne et d’Espagne, pour présenter les résultats d’une collaboration menée à l’occasion de l’année du dialogue interculturel. Ce projet, à l’initiative de l’équipe du site d’information sur les cultures méditerranéennes, basé à Rome, babelmed.net, était l’un des sept retenus par l’Union européenne parmi les trois cents propositions reçues pour mener un travail de réflexion, d’échange et d’action autour du thème du dialogue interculturel.

 

Comment se construit le dialogue interculturel ? Qu’en est-il, dans l’espace méditerranéen ?

 

Après une première rencontre organisée par l’Institut Paralleli à Turin en mars dernier pour coordonner ces initiatives, ce sont les résultats d’une année de réflexion, de travail et d’échanges qui ont été présentés à Barcelone en octobre. Trois publications (deux revues et un ouvrage collectif), une compagnie de théâtre, un centre audiviovisuel, des équipes de journalistes, un institut…. ont, chacun à leur manière, apporté des éléments de réponse à ces questions.

 

L’ensemble des textes présentés dans le dernier numéro de la revue La pensée de midi, « Désirs de guerre… Espoirs de paix » s’attache à définir les limites actuelles de ce dialogue, les dangers inhérents au manque d’attention pourtant nécessaire pour créer les conditions favorables à un dialogue. Pour Thierry Fabre, rédacteur en chef de La pensée de midi : « Loin des faux consensus, il s’agit de réintroduire de la pensée, de la recherche, de la critique et donc du débat et de la controverse dans les échanges culturels et intellectuels entre les deux rives de la Méditerranée. Il y a là une véritable priorité : nommer les désaccords, identifier les incompréhensions, faire se parler ceux qui ne s’écoutent pas, si l’on veut avoir une chance de sortir du temps des illusions qui a caractérisé jusqu’ici le partenariat euro-méditerranéen ». Une douzaine d’historiens, anthropologues, journalistes et écrivains ont été sollicités : Stéphane Audoin-Rouzeau, Daniel Lindenberg, Dominique Eddé, Michel Péraldi…

 

La rédactrice en chef de la revue italienne Lettera Internazionale, Biancamaria Bruno, a présenté sa nouvelle livraison avec tout d’abord deux interrogations majeures, « Quelles sont les limites de l’Europe ? » et « Les femmes et la société ». Sociologues, politiciens, poètes et écrivains ont mené leurs réflexions en suivant un fil conducteur : la différence. Ces deux importants dossiers sont suivis d’un ensemble de textes mettant en regard la guerre et le voyage à travers l’histoire, la culture et la politique du monde méditerranéen. Avec des textes de Defne Gürsoy, Nancy Fraser, Françoise Collin, un inédit d’Hannah Arendt….

 

Notons que l’Institut européen de la Méditerranée à Barcelone édite une revue, Quaderns de la Mediterranean, dont l’édition N°10 est relative au dialogue interculturel : « Intercultural Dialogue between Europe and the Mediterranean ». L’objectif était ici, précise la rédactrice en chef Maria-Angels Roque en introduction de cette publication, de « contribuer à la connaissance de diverses cultures et d’offrir de différentes et complémentaires visions pour promouvoir le dialogue ». L’ouvrage se divise en trois parties : « Mémoires et métissages », « Frontières et cosmopolitisme », « Représentations : art et spiritualité ». Des textes d’écrivains et d’intellectuels sont ici regroupés : Arjun Appadurai, Umberto Eco, Amos Oz, Ulrich Beck, Michel Wieviorka, Predrag Matvejevic….

 

Altay Manço, fondateur et directeur de la collection « Compétences interculturelles » (L’Harmattan), directeur scientifique de l’IRFAM (Institut de recherche, formation et action sur les migrations), a de son côté conçu un dossier se référant à une analyse à l’échelle « micro ».

Si, comme il le rappelait, l’attitude critique est salutaire, Altay Mançao essaie avec son équipe d’agir, notamment en réunissant des personnes qui habituellement ne se rencontrent pas, afin d’avancer vers la reconnaissance de la multi-culturalité, en travaillant sur les mémoires, sur l’histoire de l’immigration. Il s’agit d’un travail pédagogique, presque une forme de psychothérapie collective : une recherche des processus qui permettent au dialogue de prendre, de contourner les antagonismes, de renverser les représentations. Le résultat de ces expériences sera retranscrit et publié dans une prochaine édition à paraître en ligne à partir de la fin de l’année, et sous la forme d’un livre dans le courant du premier semestre 2009.

 

La compagnie théâtrale italienne Astragali a proposé pendant l’été 2008 un atelier théâtral et un spectacle « Noi emigranti » (Nous émigrants) montés et dirigés par le metteur en scène Fabio Tolledi avec vingt jeunes artistes européens. Les représentations ont eu lieu à Zollino, petite ville des Pouilles fortement marquée dans son histoire par l’émigration, la plupart de ses habitants ayant connu l’exil dans différents pays européens (Belgique, France, Allemagne…).

 

L’équipe du site Babelmed.net a créé un nouvel espace, spécifique au projet : le Festival Babelmed.
 

Quatre équipes de journalistes alimentent ce site de textes présentant artistes, écrivains, acteurs culturels… issus de la culture migrante : avoir une meilleure connaissance de la culture migrante et exposer leur point de vue sur leur propre condition constitue les lignes de force des articles déjà mis en ligne. Le multimédia est très présent sur ce site : vidéos et photographies accompagnent ces présentations de parcours. L’équipe de ce « festival » est composée de journalistes de la jeune génération présents dans quatre pays : Espagne, Italie, France et Allemagne. Ce projet est réalisé en étroite collaboration avec l'Institut Parelleli de Turin (Paralleli-Istituto Euromediterraneo del Nord Ovest) et le portail Internet qantara.de, qui promeut le dialogue avec le monde islamique grâce au soutien de plusieurs institutions (Goethe Institut, German Foreign Offce, Federal Center for Political Education…). A noter que ce portail Internet qantara.de est présenté dans trois langues : allemand, turc et arabe, avec des projets de traduction également en français !

 

En clôture de chaque journée, des documentaires sélectionnés par le Centre méditerranéen de la communication audiovisuelle ont été projetés. « Bar centre des autocars » de Patrick Zachmann, en présence du réalisateur, « Borderlands » de Sawsan Darwaza, « Pic Nic » d’Eloy Enciso, en présence du réalisateur, et enfin, « D’un mur à l’autre » de Patrick Jean. Ce dernier et passionnant documentaire a stimulé à nouveau le débat, mélangeant notes d’optimisme et notes pessimistes, voire tragiques : le réalisateur suit le parcours d’immigrants depuis le Nord de l’Europe, notamment la Belgique, en passant par Paris, Marseille, l’Espagne et le Maroc. En débutant les premières histoires de ce documentaire avec des exemples de parcours réussis par des immigrés (notamment cet homme d’origine algérienne, aveugle, qui a investi avec brio le domaine de la politique), le réalisateur suit un parcours du Nord vers le Sud, présentant des histoires de vies de plus en plus difficiles, des populations délaissées qui s’arment de courage pour oublier leur condition, jusqu’à la scène finale tragique d’un jeune Africain refoulé à la frontière entre l’enclave de Menilla et le Maroc. En pleurs, il répète au caméraman : « Il ne faut pas faire comme ça. Moi je suis noir, toi tu es blanc. C'est à cause de ça que vous faites ça ! C'est pas bon ! C'est pas bon ! ». Il ne suffit plus de bonnes intentions, chaque jour la tragédie se répète.

Stimuler le débat d’idée au sein d’une institution telle que l’Union Européenne est le pari de l’équipe de babelmed. Chacun des partenaires leur en est reconnaissant, car, comme l’écrivait Thierry Fabre en introduction du numéro « Désirs de guerre… Espoirs de paix », dans un passage qui pourrait emblématiser l’ensemble du projet « A la rencontre de l’autre » :

« Ce ne sont ni les illusions institutionnelles du partenariat euro-méditerranéen ni les approximations de l’Union pour la Méditerranée qui sont à la hauteur de enjeux et des défis de l’heure. Reste à imaginer une véritable alternative méditerranéenne et un “grand rendez-vous des civilisations”, pour éteindre la colère et allumer l’espoir, loin du cri de ralliement de tous les fascismes : “A mort l’intelligence et viva la muerte”.

Que vive l’intelligence et vive la vie ! Si [ce projet A la rencontre de l’autre / ce numéro de La pensée de midi] y a un tant soit peu contribué, il aura au moins permis de faire refluer les désirs de guerre et de nourrir quelques espoirs de paix. »

 
E. Cestor 

 

 

Publié dans Rencontres

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