Mercredi 8 octobre 3 08 /10 /Oct 09:41

Une telle question me semble pouvoir suggérer immédiatement deux choses : que l’Eglise est peut-être ankylosée, paralysée par ses contradictions et qu’elle ne peut s’adapter aux évolutions sociales, scientifiques, économiques et culturelles ; ou, si l’on met l’accent sur le « encore », qu’elle a déjà tellement changé que toute nouvelle transformation pourrait remettre en cause son identité propre, en particulier son identité dogmatique, la « pureté » du dogme de la foi. Ce dernier risque est en effet à considérer, d’autant plus qu’il est intrinsèquement contenu dans l’idée même du dialogue interreligieux pratiqué, non sans résistances et réticences, depuis déjà quelques décennies au sein du catholicisme romain. La question suggère aussi que l’Eglise ne peut peut-être plus changer, au sens où elle n’en a plus le pouvoir. Elle serait arrivée à épuisement, au bout de ses forces. Je ne saurais souscrire à cette interprétation. Ce qui, pour moi, manifeste le dynamisme du catholicisme romain, ce qui fait sa puissance et son originalité historique toujours actuelle, ce sont les contradictions même qui rugissent en son sein, opposition entre des groupes, des influences, dont le Souverain Pontife, successeur de Pierre n’est qu’une pierre de touche au centre d’une architecture fragile parce que mouvante, en perpétuelle évolution.

 

Qu’à travers l’élection du nouveau Pape Benoît XVI la priorité à la stabilité de la tradition ait pris le dessus, que le dogme de la foi l’ait emporté sur le dialogue interreligieux, sur les  forces dites progressives, n’est pas si évident que cela. L’Eglise Catholique est écartelée à sa base à travers les divergences de ses fidèles, et à son sommet à travers les divergences de ses clercs. Il existe grossièrement trois grandes tendances : les traditionalistes (défense de la pureté du dogme, mais surtout de la tradition, messe en latin, etc.), les progressistes (nouveau progressisme, moins social et politique qu’hier, beaucoup plus tourné vers les mœurs, libéralisation sexuelle, revendication de la prêtrise pour les femmes, ouverture aux autres religions, écologisme spirituel prenant sous certains aspects une tournure néo-new-âge), et enfin les charismatiques (équivalent, au sein de l’Eglise catholique, des mouvements pentecôtistes dans le Protestantisme : tendances aux grands rassemblements à forte tension émotionnelle, accent mis sur les résultats immédiats de la foi). Ces trois tendances à leur manière menacent l’intégrité de l’Eglise, l’autorité même de la papauté, et en même temps, et c’est là le paradoxe essentiel, nourrissent le catholicisme, lui confère sa vitalité actuelle.  

 

Cette vitalité ne saurait, néanmoins, masquer deux échecs cuisants. L’Eglise n’a pas réussi, d’une part, à rester une force politique et sociale. La théologie de la libération, forme la plus aboutie de cette tentative n’est aujourd’hui qu’un souvenir, que l’on en éprouve de la nostalgie ou de l’aversion. D’autre part, la baisse de la pratique religieuse régulière n’a pas pu être endiguée efficacement, d’autant plus que le déficit de prêtres n’a pas été comblé, que l’enseignement religieux est de moins en moins assuré chez les jeunes générations (seuls 2 à 3 % des lycéens, dont plus de 75 % sont pourtant baptisés, vont encore en France à l’aumônerie). Et pourtant, l’Eglise a réussi à remobiliser des millions de jeunes croyants grâce à des initiatives originales comme les JMJ, à s’inscrire comme une force qui compte encore dans le paysage culturel. Car, le religieux ne disparaît pas, comme on aurait pu le croire, mais se recompose. Le catholicisme, je crois, a deux cartes à jouer, non plus celle de la politique mais celle de l’éthique tout d’abord. En effet, les plus récentes enquêtes montrent clairement que, par exemple, la fidélité au sein du couple redevient une valeur de premier plan. Les catholiques ont donc quelque chose à dire à ce sujet, si toutefois ils ne font pas l’erreur de retomber dans un moralisme qui n’est plus de saison. Ensuite, la carte du catholicisme comme spiritualité profonde, pouvant combler une demande croissante de transcendance, peut être jouée : oui, je dis bien demande de transcendance, sachant, à simple titre d’illustration, qu’en 1980 seul 25 % des européens disaient croire à une vie après la mort alors qu’ils sont aujourd’hui plus de 40 %. Il y a bien donc baisse de la pratique régulière, de l’assistance dominicale à la messe, d’accord, mais aussi recomposition d’une demande spirituelle à laquelle il doit être possible de répondre par d’autres formes que les cérémonies classiques. 
 

Au fond, je n’ai jamais cru que l’Eglise soit menacée par le changement[1]. La vraie question devrait être : l’Eglise peut-elle ne pas changer ? Et ma réponse est directement, sans ambages : non. N’a-t-elle pas été à l’origine de la Réforme à travers ses propres contradictions internes ? Erasme le fidèle catholique n’est-il pas le père de l’humanisme ? Luther lui-même n’était-il pas un moine catholique ? Et aurait-il été possible qu’il fût autre chose qu’un moine catholique pour désirer une telle révolution religieuse et sociale ?  Nietzsche a décrié en son temps, d’une plume acerbe, l’opposition radicale entre la psychologie du Nazaréen, ressemblant par ses côtés libertaires, du moins libérés de toute contrainte sociale, à une sorte d’anti-prêtre, de bouddha occidental[2], de celle du prêtre, contempteur du pêché, hiérarque inquisiteur. Pour Nietzsche ces deux figures sont irréconciliables. Elle manifeste pour moi, au contraire, les premiers termes d’une contradiction historique : tension entre la liberté évangélique et la volonté cléricale, qui fait toute la puissance révolutionnaire du catholicisme, sans cesse en butte à de multiples conflits qui se ramènent tous à cette opposition originaire, et qui toujours ont dû être dialectiquement surmontés pour ouvrir sur un espace plus ouvert… jusqu’à l’espace même de la modernité. Si aujourd’hui l’Eglise veut encore compter, elle ne doit par conséquent surtout pas dénier ses propres contradictions, mais seulement les surmonter, sachant bien que c’est à travers ce mouvement interne qui lui est inhérent qu’elle continuera, peut-être, à faire changer le monde. 

 


Raphaël LIOGIER,

Professeur des universités,

Directeur de l’Observatoire du Religieux (IEP d’Aix-en-Provence)

 

 

Article également publié dans Témoignage Chrétien (édition du 25 septembre 2008)

 Témoignage chrétien



[1] Raphaël Liogier, « Le christianisme face au schizohumanisme : devenir de la légitimité chrétienne », in, Chélini-Pont, Liogier, Géopolitique du christianisme, Paris, Ellipses, 2003

[2] Raphaël Liogier, Jésus, Bouddha d’Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1999

Par La pensée de midi - Publié dans : Billets d'humeur
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