Revue Fora ! La Corse vers le monde, par Gilles Suzanne

Publié le par La pensée de midi

 

C’est entre Farinole et Nonza, chez un ami qui s’en fait le fidèle prescripteur, que La Revue Fora ! s’est glissée sous mon regard. Fora ! est une revue brochée d’une centaine de pages dont le sous-titre, La Corse vers le monde, pourrait faire penser à un énième fascicule à visée touristique et culturelle. Mais il n’en est rien ! Pour ceux qui, comme moi, connaissent la Corse non pour y être nés, ni pour en être de doctes commentateurs, mais pour y entretenir des liens fraternels et réguliers, le titre même de la revue a tout simplement quelque chose de symbolique qui suffit à attirer l’attention. Des rues du vieux Bastia aux minuscules villages qui peuplent les hauteurs insulaires, Fora ! est un mot lourd de sens qui résonne fort et se répand sans limite. Pour qui s’intéresse un tant soit peu à la Corse, la chose n’a en effet rien d’anodin. Fora est un de ces mots qui, en terre corse, portent en eux les stigmates de l’ostracisme. Bombés sur les murs des ruelles ancestrales comme sur ceux des lotissements les plus récents, on lira tout aussi bien “I arabi fora !”, “I francesi fora !” que “A droga fora !”. Voilà maintenant l’apostrophe vindicative, — adressée indistinctement à tout ce et à tous ceux qui semblent à d’aucuns différents d’eux-mêmes — récupérée et arrachée à son sinistre registre. Qui s’en plaindra ?

 

Pour ses trois fondateurs, la revue se déploie en effet en réaction à la mainmise de ceux qui, au prétexte de combattre pour la liberté d’être Corse, font de cette dernière l’étuve mortifère dans laquelle étouffe la nature composite de la culture corse. Fora ! crée, avant toutes choses, un en-dehors à la Corse – et, naturellement, un extérieur et la bouffée d’air frais qui va avec – pour sortir l’île de Beauté des clichés touristiques et lui donner un autre souffle identitaire que celui expiré par les nationalismes et autres conservatismes locaux. Les fondateurs cherchent ouvertement à ne pas s’éloigner d’une idée de l’identité trop étriquée mais plutôt à assumer un désir de la situer dans les croisements culturels, sociaux et politiques qui la fondent. Pour ce faire, le projet éditorial articule sept rubriques :

Strabique, qui propose des réflexions croisées entre cultures corses et cultures d’ailleurs ; Forain chez tous, qui réunit des textes sur les notions d’identité et d’altérité ; Dépaysés, dont les contributions explorent rapprochements et convergences culturelles entre la Corse et l’ailleurs ; Double culture, qui rassemble des portraits de personnes empreintes d’enracinements culturels multiples ; Corses par ailleurs, qui suit les parcours de Corses à travers l’histoire et le monde ; Forum, qui fait le point sur les initiatives qui tissent des rapports entre la Corse et l’ailleurs et Lascia Corre, qui donne carte blanche à des écrivains.

 

Par touches successives, chaque numéro de Fora ! rompt avec les discours dominants sur la Corse. Le premier numéro de la revue (été / automne 2007) ose ainsi un rapprochement assez improbable entre la Corse et le Japon. Contre toute attente, on voit se dégager, au fil d’une vingtaine d’articles, une réflexion sur l’insularité qui met en perspective la manière dont se construisent des mythologies sur la discontinuité territoriale, l’autarcie économique et sociale et l’isolement culturel. L’insularité se cultive dès lors comme un creuset qui reste à sillonner et non plus comme un stigmate qui sert de prétexte à des formes diverses de replis sur soi et de motif au rejet de la différence. À travers le second numéro de la revue (hiver / printemps 2008), qui place sous son attention le côte à côte Corse — Maghreb, c’est la place et l’actualité de la Corse dans le cours des enjeux méditerranéens qui sont interrogées. Comment en effet penser la Corse en dehors de son face à face avec le continent ? Et que dire de sa situation, en dehors du cadre national, à l’heure où une bonne part des enjeux économiques, culturels et politiques mondiaux se détermine dans l’espace méditerranéen ? Mais surtout, dans quelle mesure ne pas céder aux démons d’un particularisme conçu plus en tant qu’essence originelle et uniforme qu’en tant qu’aire de partage des spécificités de chacun ? Autant de lignes de réflexion qui replacent la Corse dans des zones culturelles et des proximités qui sont les siennes et qui la relient au reste du monde. Le numéro actuellement en préparation portera sur la latinité de la Corse et s’attachera à en préciser les contours et la manière dont elle se cultive à partir d’un croisement de points de vues sur la Corse et le Mexique.

 

À l’inverse, chaque numéro de Fora ! signale la Corse comme un prisme d’observation sur les thèmes de l’insularité, de la méditerranéité, de la latinité. qui rendent la revue lisible par tous. Et ce d’autant plus que cette multiplicité des angles de vue émane de la polyphonie des voix qui s’expriment sur le sujet. Fora !, loin d’être exclusivement une revue de la diaspora (ce qu’elle est aussi par ailleurs puisque ses fondateurs sont eux-mêmes à distance de l’île) et pour la diaspora, est principalement un lieu commun à des contributeurs divers et variés (romanciers de langue corse, universitaires de Corse et d’autres régions, acteurs des médias et des mondes culturels insulaires ou non qui partagent une même conviction à propos de la nécessité actuelle de déplacer le regard de chacun sur le rapport à lui-même et à l’Autre. Plus qu’un simple point de convergence, disons alors que Fora ! est un lieu sans cesse mouvant qui suit en actes les moindres méandres des identités et des cultures de la Corse. C’est sans doute ici ce qui dit le mieux le sens de cette expérience collective qu’entreprend Ubiquità, nom finalement révélateur de l’association (loi 1901) qui édite Fora !

 

 

Gilles Suzanne



Revue Fora ! Deux parutions annuelles (été / automne, hiver / printemps). Disponible en kiosques et points presse.

Consultez le site Internet de la revue www.revue-fora.org 

 

Publié dans Billets d'humeur

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Angèle Paoli 23/07/2008 15:57

Et un bravo à l'une des initiatrices de ce projet, Vannina Bernard-Leoni, dont le dynamisme rayonnant n'est pas pour rien dans cette initiative, à contre-courant des conservatismes et des frilosités insulaires.
Entièrement solidaire,
Angèle Paoli (une Cap-corsine vivant en Corse)