Tanger, ville frontière : une semaine de rencontres

Publié le par La pensée de midi


  

















 Les rencontres autour du numéro Tanger, ville frontière furent l'occasion de débats riches et animés. Les auteurs, venus spécialement du Maroc, ont échangé autour de Thierry Fabre, rédacteur en chef de la revue, nous invitant à porter un autre regard sur une ville complexe. Les échanges se sont déplacés dans différentes villes de Provence, et dans des lieux qui ont chacun leur spécificité : le centre national de création et de diffusion de Châteauvallon, la librairie Forum Harmonia Mundi pour Aix-en-Provence, et à Marseille aux archives et bibliothèque départementale des Bouches-du-Rhônes, ainsi qu'au festival Babel Med Music.

    Ce fut l'occasion pour les auteurs de parler plus en détail de leurs écrits, et d'expliquer leur point de vue. Nous retranscrivons ici les principales idées parmi celles qui ont été discutées.

    Selon Michel Péraldi, anthropologue et directeur du centre Jacques Berque à Rabat, Tanger est transnationale. Ville mondialisée par ses acteurs, elle connaîtrait une "mondialisation par le bas", c'est-à-dire par les hommes et non par les institutions : hommes d'affaires qui y font leurs profits, mais également artistes qui en font un lieu de création. Cette ville qui n'est plus habitée par des aspirations (inter-) nationales devient de ce fait transnationale. L'anthropologue nous explique les facteurs économiques qui dessinent les évolutions de la ville aujourd'hui : l'argent de la drogue blanchi par des constructions d'immeubles qui ne seront jamais habités, le port en mutation qui bientôt devancera celui de Marseille, jusqu'à le rendre obsolète. Tanger, ville à la frontière ultralibéralisée, car comme le souligne Thierry Fabre, les marchandises passent, mais pas les hommes.



    C'est ce qu'on a pu voir dans le film de Leïla Kilani "Tanger, le rêve des brûleurs", dont la projection a suivi les rencontres de Marseille et Châteauvallon. Bien qu'ayant fait le tour des festivals de cinéma, ce film n'a jamais été diffusé à la télévision. Montrant de manière brute les "brûleurs", ces candidats à la traversée clandestine pour rejoindre l'Espagne idéalisée, ce documentaire insiste sur leur stricte détermination pour rendre leur rêve une réalité, et questionne de front tout un projet politique amorcé par la construction d'un espace territorial muraillé, l'espace Schengen.
    La diffusion de ce film a semblé nécessaire pour illustrer ces rencontres, un film important maintes fois récompensé :
Prix du Documentaire au FESPACO 2003, Prix de la première œuvre de la Guilde des Cinéastes Africains au FESPACO 2003, Lauréat Prix Télémaques 2003/2004, Tanit d’or vidéo, Rencontres cinématographiques de Carthage 2004.




    Mais les rêves qu'héberge l'imaginaire de la ville ne sont pas tous des rêves d'Europe. Deuxième ville économique du Maroc, Tanger est la destination de femmes parties tenter leur chance seules, nous explique l'anthropologue Mériam Cheikh, et la prostitution est parfois l'envers de ce nouveau départ. Les relations sexuelles monétarisées sont complexes et bien différentes de ce que l'on appelle prostitution en Europe. Indépendantes, les femmes qui s'y adonnent ne sont tributaires d'aucune mafia ni réseau. Elles établissent des relations avec des hommes comme moyen de rentrées d'argent, mais une relation n'est jamais déterminée par avance en fonction du temps qu'on passera avec le client, et pour combien d'argent. Une relation régulière avec un homme peut permettre de financer un projet de vie : une formation par exemple, dans le but de trouver un bon emploi plutôt que de choisir l'émigration. Cependant, l'idéal pour les filles reste le mariage. Elles ne se marginalisent donc pas en redéfinissant les relations hommes femmes, mais elles profitent plutôt d'un nouvel environnement permettant un nouveau rapport à leur féminité, tout en restant culturellement intégrées à la société marocaine.
    Abdemajid Arrif, ethnologue, souligne que la prostitution offre aux femmes un accès à l'espace public. Il parle pour sa part d'une société qui "se paie des rêves avec de la fausse monnaie", car de nombreux marocains parlent de leur société non pas comme elle est réellement mais comme ils voudraient qu'elle soit. Le discours dramatise des pratiques devenues ordinaires, et la police, sous couvert de campagne d'assainissement, ne fait que renflouer ses caisses en prélevant bars, boîtes, et hôtels qui accueillent les prostituées, sans réelle volonté de mettre fin à ces pratiques.



    Gilles Suzanne, sociologue, propose un regard à distance, en essayant de voir depuis la toile quelle image de Tanger est-il possible de construire à travers le rap. À l'image des autres rappeurs marocains comme ceux de Casablanca, les rappeurs tangérois portent un propos sur leur ville : on revendique son attachement à celle-ci avec fierté, en opposition avec les "brûleurs" qui veulent tout quitter pour tenter leur chance ailleurs. Mais là où pour les uns le discours social se veut constructif, Gilles Suzanne découvre à Tanger un groupe plus attaché à l'idée de dignité que de fierté. Des propos ambigus tenus par le rappeur Muslim nous renvoient une fois de plus l'image d'une ville en transition, entre un passé idéalisé qui tend vers le conservatisme, et une ouverture rapide vers la modernité qui pose problème... Plutôt qu'un islamisme conscientisé, le chercheur y voit au contraire une jeunesse peu politisée qui par exemple amalgame les causes des problèmes sociaux du Maroc avec celles du conflit en Palestine, en se définissant avant tout comme musulman, membre de la oumma. En outre les textes et la mise en scène des clips proposent une esthétique assez violente. Si le rap tangérois ne doit pas pour autant être considéré comme conservateur à l'inverse de celui de Casa, il est à noter que la jeunesse marocaine est traversée par des contradictions entraînant des tensions identitaires à divers niveaux, un fait que l'étude du monde de la nuit a dans l'ensemble rendu assez sensible.

    Michel Péraldi remarque toutefois que conservatisme et rébellion ne sont pas deux choses incompatibles. La retraditionnalisation peut être un acte militant, un acte de résistance à l'appel de l'Europe pour certains. Il replace dès lors la genèse de ce numéro sur Tanger dans une interrogation : "Tanger peut-il être un lieu d'intelligence et d'inspiration dans son évolution et développement actuel ?"
    En feuilletant les pages plus littéraires de la revue on ne peut que répondre par l'affirmative.



    Arrivé à Tanger par hasard, Simon-Pierre Hamelin, devenu libraire et écrivain dans cette ville, nous confie qu'il déteste voyager et que Tanger, c'est "le monde dans un mouchoir de poche." Beaucoup de nationalités s'y côtoient et la rue offre un spectacle toujours en mouvement. Il commente les textes qu'il nous a livré, d'abord parus dans la revue Nejma qu'il a créé à Tanger. Il a notamment retranscris les textes de Mohamed M'Rabet. Pour Simon-Pierre Hamelin, ce conteur règle ses comptes avec le monde de la littérature et des galerie d'art, qui n'ont pas porté l'écriture marocaine. Il a donc semblé judicieux à Thierry fabre de les appeler les "Contes cruels". Mais M'Rabet n'est pas un auteur du conflit, il est au contraire celui du lien entre les deux civilisations. Premier écrivain marocain publié chez Gallimard sous la plume de Paul Bowles, qui fut le premier a retranscrire son oeuvre (M'Rabet ne sachant pas écrire), il fait partie de la mythologie de Tanger. L'écriture de M'Rabet est donc celle de l'oralité, dans un genre littéraire qu'il continuera d'appeler "story". Son oeuvre opère une liaison entre l'univers traditionnel du conte arabe et l'univers tangérois cosmopolite.
    Ainsi Tanger est une ville de légende littéraire, suscitant de nombreux fantasmes, bien que la réalité soit différente. C'est dans cette réalité que veut s'ancrer la revue Nejma, afin de vivifier ce lieu d'inspiration et de création, au lieu de se bercer toujours dans cet imaginaire des grands noms de la peinture et de la littérature, disparus comme Bowles, ou ayant délaissé la ville et son authenticité, tels les "écrivains de salon".



    L'écrivain et dramaturge Driss Ksikes expose et commente sa vision de la frontière sous un autre angle : la frontière est vide, elle n'existe pas. C'est l'idée de son texte "Ba Allal", où la mer a disparu. Cette métaphore de la mer qui n'existe pas permet de mieux appréhender la citadelle européenne. Il n'y a pas de frontière parce qu'il n'y a pas de ligne à traverser : Tanger est un lieu de passage mais aussi un cul de sac pour l'Afrique. Parallèlement, l'excroissance artificielle autour de Tanger, l'étendue des quartiers périphériques extrêmement appauvris alimente toujours plus le désespoir. Le développement économique est bien réel, mais malheureusement le Maroc n'a pas tablé sur l'enseignement scolaire, et on fait venir une élite de l'étranger pour occuper les emplois dans les secteurs en essor. Ce développement serait donc une bulle sans aucun relai au niveau de la population, avec un fort paradoxe entre efficacité économique et efficacité sociale. Les gens veulent "brûler" car l'ennui général pèse, entraînant la volonté d'en découdre.

    Ainsi la littérature rejoint la sphère politique, car elle dit avec poésie ce que l'on tait avec mépris.
On compte aujourd'hui 1500 à 3000 morts par an aux frontières de l'Europe. La violence que crée l'europe à ses propres frontières est problématique tandis que le traitement politique et médiatique du sujet reste silencieux.
La mer qui nous sépare est devenue un mur, et ses deux rives sont perçues aujourd'hui comme deux étages.


    Mais la frontière reste perméable puisque des ponts au niveau de la culture sont jetés. C'est du moins ce que ces rencontres auront montré, car elles ont permis de regarder la Méditerranée comme un espace de pluralité, un espace où l'art et la pensée peuvent être nourris et continuellement renouvelés.

Marjolaine Peuzin


Écouter la rencontre du 25 mars 2008 aux archives et bibilothèque départementale des Bouches-du-Rhône : 49.4 Mo







Publié dans Rencontres

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